Orée — Gilbert Patenaude (Québec, 2005)*

C’est l’heure ou la ville se dérhume
et crache un peu de sang
pour se dégager les bronches
la lumière du jour remplace
les néons qui s’éteignent
à l’heure où la ville prend son respir
et commence une autre journée sans elle

les taxis recommencent à rouler
c’est l’heure ou la ville
se regarde dans le miroir
et compte ses rides
avant de se raser
à l’heure où la ville
avec sa barbe poivre et sel
se dit tiens voilà qu’il gèle
oui l’été ce coup-ci
c’est bien fini
à l’heure où la ville se brûle
avec son café bouillant
et remonte ses bretelles Police
sur sa chemise de la semaine passée
à l’heure où la ville
compte ses petites filles qui entrent au primaire
quelques jours avant l’hiver
c’est l’heure où la ville monsieur
se sent fatiguée comme vous
et pense un instant
qu’il est peut-être temps

c’est l’heure où la ville
prend son temps
avant de courir comme un fou
pour ne pas manquer l’autobus
d’un sombre lundi
où mieux vaudrait
dire adieu à la vie
c’est l’heure où vous êtes seule
vous aussi
comme la ville
à l’heure où elle se déplie
il fut un temps où l’on se voyait beaucoup
à l’heure où la ville
croyait encore en vous

Monsieur Patenaude, en plus de nous diriger, a composé et harmonisé d’innombrables œuvres musicales. À l’image de toutes ces pièces contemporaines qu’il se plaisait à nous faire découvrir, son style d’écriture est, disons-le, très moderne. Un style marquant ! Cette pièce, écrite sur un texte de Gérald Godin, est tirée du disque Compagnons des Amériques enregistré avec les Chantres Musiciens. Monsieur Patenaude y démontre une fois de plus son dévouement et sa passion inébranlables pour la culture québécoise.

Dans les mots du compositeur lui-même, Orée crée une atmosphère urbaine avec ses onomatopées« un peu Hell’s Angels » du début et ses tut tut des klaxons de la ville. Comme dans chacune des œuvres de Patenaude, c’est la fidélité au texte qui prime sur tout le reste : son intention, sa prosodie, son expression. C’est une musique extrêmement difficile à chanter ; très complexe. Cela dit, les sonorités parfois rudes et dissonantes de cette musique sont toujours au service du texte, qui est ici rarement joyeux. Le texte frappe, et la musique frappe donc tout autant. Quant à moi, avec le recul que j’ai aujourd’hui, le résultat est très réussi.

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